Fondée en Mars 2005, cette association a pour but de fournir une aide humanitaire aux populations d’Afghanistan, en particulier dans le domaine éducatif et d’organiser des rencontres culturelles et d’information sur l’Afghanistan.

Intervention de Mme Abou Zahab


à la réunion organisée par « Solidarité Provence Afghanistan »

à la maison de la Région à Marseille, le 11 janvier 2014.

 

abou zahab    On m'a proposé d'intervenir sur la situation de l'Afghanistan après les élections de 2014. Evidemment, on ne peut que dégager certaines tendances : personne ne peut dire avec certitude ce qu'il adviendra de l'Afghanistan dans quelques mois.


Je parlerai d'abord de la transition politique, puis de l'aspect sécuritaire et militaire, avant d'aborder la situation économique et enfin la transition sociale.


    1) En ce qui concerne la situation politique, il faut rappeler que les élections ne concernent pas seulement les présidentielles, mais aussi les élections provinciales. Ce sont donc des élections importantes, à la fois sur le plan national et local.

    On n'est pas encore absolument assurés que les élections auront lieu en avril. Il est arrivé souvent en Afghanistan que les élections soient différées. Elles pourraient être reportées pour des raisons techniques (difficultés dans l'organisation des bureaux de vote) ou pour des raisons climatiques. (Nombreuses régions encore enneigées en avril).


Envisageons le contexte politique de ces élections : la question des élections est liée à celle de l'accord bilatéral de sécurité entre l'Afghanistan et les Etats Unis, que Karzaï refuse de signer pour des raisons que j'expliquerai plus tard.

    Le président Obama a utilisé une formule ambigüe : « à la fin de 2014, notre guerre sera terminée ». Cela ne signifie pas pour autant que les troupes américaines ne seront pas présentes, à effectifs réduits. Cela ne signifie pas que les Américains n'utiliseront pas des drones, des forces spéciales, et n'encadreront pas les forces afghanes. Les Américains tiennent à garder un certain nombre de bases (9 au total selon le président Karzai), et 8000 à 9000 hommes pour garder ces bases et un minimum de contrôle sur la situation militaire. Ils tiennent à pouvoir veiller sur leurs intérêts stratégiques dans la région.
Les aléas de cette négociation bilatérale difficile pèseront sur les élections.


Le président Karzaï exige que les soldats américains ne puissent rentrer dans les maisons, et qu'en cas d'actes de guerre touchant la population civile, ils soient jugés par des tribunaux afghans. Ce que la partie américaine refuse. La situation est aujourd'hui bloquée.


    Pour en revenir aux élections proprement dites : est-ce que le scrutin sera libre et équitable, est-ce que le résultat sera crédible ?


    Le précédent de 2009 est inquiétant. Il n'y a pas de raison que le scrutin soit plus transparent et plus sincère que celui de 2009. Rien ne permet de penser qu'il y aura moins de fraudes.


    Déjà, et c'est mauvais signe, les décisions de la Commission électorale indépendante manquent de transparence. Il y avait 27 candidats au départ : il en reste 10. Certainement, 27, c'était trop. Mais les critères d'élimination peuvent paraître arbitraires.
La commission a retenu qu'il fallait avoir plus de 40 ans, qu'il ne fallait pas avoir la double nationalité (ce qui élimine pas mal de responsables ayant un passeport des USA, du Canada, ou d'un pays européen). Chaque candidat doit déposer une caution d'un million d'afghanis, et présenter 100 000 cartes d'électeurs dans 20 provinces différentes. Qui va vérifier ce million de cartes que les 10 candidats vont apporter ? C'est techniquement impossible.


    Certains des 27 candidats ont appris par les médias que leur candidature n'était pas retenue.
    La commission électorale a retenu des candidats qui a une ou deux exceptions près, sont dévoués à Karzaï, à qui certains prêtent l'intention de manœuvrer comme Poutine : devenir le conseiller du nouveau président, en attendant l'occasion éventuelle de redevenir président. Karzaï souhaite piloter le processus électoral de bout en bout, non pas simplement pour revenir aux affaires, mais pour garantir l'impunité à son clan et le mettre à l'abri des accusations de corruption.


    Il est vraisemblable que certains candidats sur les 10 actuels, se désisteront, échangeant le retrait de leur candidature contre un poste de ministre, et cela, jusqu'à la veille du scrutin.


    Le précédent de 2009 nous assure qu'on ne pourra pas être certains des résultats proclamés. Il y a des endroits où les urnes étaient déjà pleines quand elles arrivaient aux bureaux de vote !


    Pour les élections provinciales il faut avoir été scolarisé pendant 12 ans. Critère tout à fait inégalitaire et antidémocratique, qui élimine par exemple des chefs traditionnels ayant un grand sens des responsabilités, mais n'ayant pas fait d'études longues.


    L'établissement des listes électorales laisse beaucoup à désirer : les anciennes cartes d'électeurs qui ont servi en 2009 sont déclarées valables sans vérification, et, selon les responsables américains, 4 millions d'électeurs supplémentaires se sont fait inscrire. Il y a 20 millions de cartes d'électeurs. Ce chiffre est hautement fantaisiste, si on considère que 27 à 30 millions de personnes résident dans le pays, et qu'on a affaire à une population très jeune, dont presque la moitié à moins de 20 ans !         Chacun sait que beaucoup de femmes inscrites n'existent pas. La précédente commission de surveillance des élections retenait 50% de marge d'erreur ou de fraude sur les cartes de femmes, et 30% sur les cartes d'hommes.


     Le phénomène risque de perdurer, d'autant qu'on manque de beaucoup de femmes pour tenir les bureaux de vote des femmes (les bureaux ne sont pas mixtes)


     A noter qu'il n'y aura pas cette année d'observateurs internationaux.

    Il ne faut pas croire qu'une fraude importante entrainera forcément des troubles violents débouchant sur une guerre civile. Les Afghans redoutent la guerre civile, et les violences ethniques. (Ce pourquoi la plupart des candidats ont eu soin de mettre un hazara sur leur liste, comme vice président). L'unité nationale existe depuis la fin du 19 ème siècle, et c'est mal connaître l'Afghanistan que de croire que le pays peut éclater en morceaux, certains rejoignant le Pakistan, l'autre l'Iran. L'explication des divisions par l'existence des groupes ethniques est souvent simpliste.


    Les arrangements pré-électoraux ne sont guère satisfaisants d'un point de vue démocratique, mais ils font partie de la tradition afghane de la recherche d'un consensus. La tradition est de se mettre d'accord avant de voter, plutôt que de trouver dans le vote le fondement d'un accord. Il se peut très bien qu'on se retrouve à la veille du scrutin avec un candidat évident, qui sera élu dans tous les cas de figure. Mais nul ne sait encore qui pourrait être dans ce cas : les arrangements continuent.
    Les élections entraîneront un climat d'insatisfaction et de défiance, c'est presque certain. Mais ce mécontentement peut très bien s'exprimer par une violence sourde et continue, faite d'attentats et de représailles, sans paroxysme dans l'immédiat. La suite dépendra des menées interventionnistes éventuelles des voisins.

 

    2) La situation sécuritaire :


     Les différentes guerres civiles ont créé des situations de vengeance potentielle. Il y a beaucoup de gens qui ont du sang sur les mains, et beaucoup qui souhaitent se venger.


    Une des premières conditions de la sécurité, c'est l'obligation de rendre des comptes devant la justice. Il n'y aura pas véritablement de paix en Afghanistan avant qu'une série de criminels passent devant la justice. On a souvent dit que cela risquerait de déstabiliser le pays. C'est bien l'inverse : c'est l'absence de justice qui crée l'instabilité.


    La question de la sécurité est liée bien entendu, à l'intervention étrangère, essentiellement américaine. Il est clair que les Américains, qui ont construit des bases en dur, très solides, cherchent à rester. Mais « l'option zéro » (zéro soldat) n'est pas complètement exclue. L'opinion américaine est lassée de la guerre en Afghanistan et pourrait obtenir de son gouvernement un retrait total. Les Américains pensent que le successeur de Karzaï signera l'accord bilatéral. La Loya Jirga s'est prononcée pour la signature de l'accord dès maintenant, mais elle n'est qu'une assemblée consultative.


    En résistant aux Américains, Karzaï poursuit une stratégie personnelle, mais pas seulement : il s'agit aussi de défendre la souveraineté afghane. Interdire aux Américains de rentrer dans les maisons, c'est faire respecter une coutume afghane.          Reprendre en charge les 88 prisonniers qui sont sur la base de Bagram, c'est une question de souveraineté, comme récupérer les cinq prisonniers afghans qui sont toujours à Guantanamo.


    Pour ce qui est de l'armée nationale afghane, que les Américains voudraient porter avant de partir à 300 000 hommes, elle n'est pas de taille à se substituer aux armées occidentales, et à l'armée américaine en particulier. Elle n'a pas d'armement lourd, pas d'avions, pas d'hélicoptères de combat... le recrutement est toujours médiocre. On a privilégié la quantité sur la qualité. La motivation politique est assez faible : un tiers seulement des soldats signent un nouvel engagement à la fin de leur premier contrat.


     Les fournitures militaires sont l'occasion de bien des actes de corruption. Les soldats sont souvent bien plus loyaux envers les chefs de guerre traditionnels qu'envers leurs propres chefs. Cette situation très préoccupante de l'armée afghane est à l'occasion des nombreuses pertes subies dans les régions où les Américains ont déjà passé la main aux troupes afghanes.


    La pire des choses a sans doute été la création par les Américains de nombreuses milices locales, dans le nord du pays surtout. Ces milices sont largement infiltrées par d'anciens chefs de guerre, elles mènent de petites guerres civiles locales, certainement pas dans l'intérêt de l'Etat ou de la population. Elles accueillent volontiers des insurgés talibans mal repentis.      Elles sont très souvent mêlées à des actions de récupération de terre : les terres des émigrés ont été plus ou moins redistribuées, ou des gens s'en sont emparés sans aucun titre de propriété, parfois par la force des armes, en payant les milices locales. Qui paiera ces milices quand les Américains seront partis ?

 

    3) La transition économique.


    Bien sûr, le sous-sol afghan recèle des richesses importantes. Essentiellement du cuivre et de fer. On le sait depuis longtemps. Depuis les premières prospections françaises. Les cartes ont été ensuite précisées par les Russes. L'agitation médiatique récente autour de cette question n'a rien révélé du tout : elle fait simplement partie de la stratégie de départ des   Américains, en tendant à prouver que l'Afghanistan est potentiellement riche. Le problème est que, dans les conditions actuelles, ces richesses sont totalement inaccessibles. Les principaux gisements sont souvent à plus de 2000 m d'altitude.


    Beaucoup d'argent a été dépensé dans le cadre de l'aide internationale. Les villes se sont développées considérablement, mais les villages, les zones rurales, n'ont pas vu beaucoup de changement.


    L'économie est fortement dépendante de l'aide internationale, à 80% environ. On n'a pas assez souligné que l'aide civile a eu tendance à se militariser : on assure que les ONG resteront quand bien même les armées partiront : c'est le contraire qui se produit. L'aide civile diminue quand les militaires s'en vont.


    Il existe bien une « bulle » économique autour de Kaboul, mais cette bulle elle-même a commencé à se dégonfler avec le départ des ONG. Les prix de l'immobilier chutent avec le départ des ONG. Beaucoup de personnes travaillaient pour les ONG : les chauffeurs, les traducteurs, toutes sortes d'intermédiaires. Beaucoup d'Afghans travaillaient aussi pour l'économie de guerre, comme fournisseurs de l'armée américaine par exemple.


    Les jeunes gens instruits, souvent anglophones, se retrouvent sans emploi. Ils choisissent souvent d'émigrer. Les différences sociales s'accentuent encore : dans les campagnes rien n'a changé, on en est toujours à une économie de subsistance. Alors que les villes connaissent une différence accrue entre ceux qui continuent à travailler pour les étrangers et les autres, qui deviennent chômeurs.


    Dans ces conditions, l'argent qui vient de l'étranger, envoyé par les migrants installés aux Etats Unis, en Europe, ou par les travailleurs temporaires dans les pays du Golfe, devient une ressource essentielle.

 

     4) La transition sociale.


    La situation sanitaire n'est pas bonne. On signale beaucoup de cas de malnutrition infantile. Certes, il y a beaucoup moins de femmes qui meurent en couches, mais le pourcentage est encore un des plus élevés du monde.


   Je voudrais insister sur les déplacements de population : on connaît bien les déplacements externes : 3 millions d'Afghans vivent à l'étranger, ce qui fait de l'Afghanistan le pays qui connait l'immigration la plus forte. On parle assez peu des déplacements internes qui sont considérables. La moitié de la population vit maintenant en ville. Ces déplacements modifient complètement la culture afghane traditionnelle de l'accueil, du respect de l'étranger. Les liens traditionnels disparaissent, et la société devient de plus en plus violente. Les réseaux de solidarité traditionnelle se défont : les Afghans sont placés en situation de compétition par rapport aux ressources.


    Les déplacements internes développent les conflits pour la terre. Beaucoup de déplacés sont des nomades sédentarisés à la suite de la sécheresse et des combats. Leurs terres de transit habituelles sont réattribuées, ou simplement des personnes s'en emparent. La civilisation nomade est en train de disparaître.


   Dans le domaine de l'éducation, on cite souvent comme une amélioration importante la scolarisation des filles : il faut relativiser. Certes, beaucoup de jeunes filles peuvent fréquenter l'école. Quelques heures par jour, et pendant quelques années seulement. 80% des jeunes filles ne terminent pas le cycle primaire. Avec le départ des Occidentaux, beaucoup d'écoles et de dispensaires ferment.


    Il faut faire, sur l'Université, des remarques qui vont dans le même sens : certes, l'université accueille un assez grand nombre d'étudiants et d'étudiantes. Mais le niveau est assez bas, beaucoup plus bas que celui des universités privées qui sont très chères. Beaucoup de jeunes qui passent par les universités publiques ne trouvent pas de travail et sont amers.

    Comme tous les peuples du monde, les Afghans veulent la sécurité et la justice. Ils veulent du travail, des systèmes sociaux qui fonctionnent, une école digne de ce nom, et ils veulent pouvoir se faire soigner correctement. Ils ont été soumis, depuis plus de 30 ans, à des expériences d'ingénierie sociale organisées depuis l'extérieur. On a voulu leur imposer le système soviétique, puis un système libéral sur un modèle américain. Ils sont fatigués des modèles importés, comme des guerres civiles.

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