« Fille d’Afghanistan »
Voix féminines de la poésie persanophone en Afghanistan
Textes présentés et lus après l'assemblée générale.
Ont été présentées quelques figures féminines saillantes de la poésie afghane persanophone. Le parcours a commencé par la lointaine et mythique Rabi’a Balkhi (+Xe s.) et a abouti à des poétesses contemporaines, parmi lesquelles une place toute particulière a été accordée à Nâdiâ Anjuman, martyre de la poésie devenue une icône en Occident. Quelques poétesses afghanes de la diaspora, d’Europe ou d’Amérique du Nord, ont également été évoquées.
Les poèmes ont été donnés à entendre en dari et en français.
On a vu se dessiner quelques lignes de force de cette poésie – ou, plutôt, on en a entendu quelques harmoniques –, une poésie à la fois insérée dans l’ensemble persanophone et présentant des caractéristiques propres.
Nadia Anjuman
Nâdiâ Anjuman est née en Afghanistan, à Hérat, en décembre 1980. Elle a publié en 2005 son unique recueil, Fleur de fumée (Gul-e doudi), écrit en dari, forme afghane du persan, et comprenant des ghazals classiques, des variations autour du ghazal et des poèmes en vers libres.
N'acceptant pas qu'elle écrive et qu'elle étudie, son mari l'a rouée de coups au point de la tuer, le 4 novembre 2005. Partout dans le monde, son destin a fait d'elle une figure emblématique des tragédies contemporaines de son pays. Tous les Afghans connaissent son poème « En vain » (« 'Abas »), depuis que la chanteuse Shahlâ Zolând l'a interprété sous le titre « Fille d'Afghanistan » (« Dukht-e afghân »).
FILLE D'AFGHANISTAN
Nul désir désormais d'ouvrir la bouche : que puis-je chanter ?
Entourée de la haine de tous, que puis-je chanter ?
Du poison, non du miel, sur mes lèvres, que puis-je chanter ?
Maudit soit le poing du tyran sur ma bouche fracassée !
Qui pour partager ma peine ? Qui en ce monde à embrasser ?
Que sert de rire ou parler, de vivre ou pleurer ?
Captive dans une cage sans joie, sans espoir et sans désir,
À quoi bon être née pour se faire bâillonner ?
Ô mon coeur, oui, voici le printemps et son cortège de plaisirs,
Mais qui a les ailes attachées, comment pourrait-il voler ?
Je me suis longtemps tue, mais n'ai pas oublié l'art de chanter ;
Mon coeur tout ce temps tout bas a fredonné.
Un jour heureux, je le sais, je vais mes barreaux briser
Et sortir de ce lieu solitaire pour follement chanter.
Je ne suis pas, tremblant dans le vent, chétif peuplier :
Je suis fille d'Afghanistan, faite pour son triste chant exhaler.
FLEUR DE FUMÉE
Le sentiment de vide en moi déborde
déborde,
et cette abondance du rien
parfois enfièvre mon âme en jachère
et la rend frémissante.
Cet étrange bouillonnement sec
à mes poèmes de papier soudain
donne vie.
C'est une fleur qui éclot,
une fleur nonpareille.
Mais hélas ! sa robe
reçoit couleur et parfum
de volutes de fumée.